L'ombre et la lumière
Après une semaine
7 jours que je suis à Cayenne. Déjà 7 jours...
Alors que les corps et les esprits s'habituent, j'essaye de faire le point de cette semaine passée ici.
Les corps... La chaleur se fait un peu moins ressentir, mais les efforts sont toujours éprouvants. Le moindre petit footing devient un calvaire, après avoir parcouru une borne, on sue comme si on venait de faire un semi marathon. Les moustiques nous grignotent, appréciant avec délectation ce sang frais de métropolitain, que je soupçonne être plus sucré et plus gras qu'ici...
Les esprits... Le décalage horaire fait encore des siennes et le rythme guyanais n'est pas évident a prendre. Ici nous vivons avec le soleil. A 18h les gens commencent a sortir alors que le soleil, lui, se cache. Entre 20h et 21h plus personne. Les gars sont couches et s'endorment comme des masses. Le réveil quand a lui se fait a 5h et le boulot commence a 06h15... Avec le soleil...
L'appétit, pour la plupart d'entre nous, nous a quitté. La chaleur annihile les sensations et, chose étrange, même les plus gorets de mes gars fantasment plus sur un concombre que sur un steak. Alors les repas sont simples. Le midi nous mangeons bien, mais le soir, nous nous contentons de quelques nouilles chinoises avec des légumes.
Pour l'instant, je n'ai pas trop vu les rues de Cayenne, mais le peu que j'en ai vu ne donne pas très envie. Cayenne n'est pas une belle ville et les choses intéressantes a voir ont l'air de se situer a l'extérieur de la cité.
Mercredi j'ai emmené une de mes sections courir. Nous avons fait un petit trajet jusqu'à la plage car je voulais que les gars fassent des pompes face a l'océan. Puis j'en ai profité pour les faire se déchausser et nous nous sommes baignés. Cela a fait du bien a tout le monde. L'eau ne ressemble pas aux images idylliques des plages insulaires. Elle est plutôt marron mais elle est particulièrement bonne et quand on a chaud on ne se pose pas de questions sur la couleur de la mer ;) le footing aura duré 1 heure pour... 8 km a peine! Mais en arrivant au quartier, j'ai regardé mes gars et j'ai bien vu que je n'aurais pas pu leur en demander plus. La période d'adaptation au climat est de 3 semaines normalement... Nous n'avons disposé que de trois jours...
En arrivant dans le quartier, on ne peut que remarquer le grand arbre qui trône au milieu de la place d'arme. En métropole, et pour peu que nous soyons un brin observateur, nous pouvons reconnaitre les arbres que nous croisons. Ici, nous devenons aveugles. Cet arbre, je ne le connaissais pas. Grand, majestueux, particulièrement touffu, de belles feuilles oblongues d'un vert profond. Je demande ce que c'est... Un manguier! Je tombe des nues. Puis en sortant en ville, je vois d'autres arbres identiques, les branches cette fois ci, chargées des fruits bien connus. Je me rends compte alors de l'ignorance dans laquelle nous vivons, sous le prétexte fallacieux que les choses ne font pas partie de notre vie quotidienne, nous nous désintéressons d'elles. Ce n'est même pas du mépris, non, nous faisons juste comme si elles n'existaient pas... Comment, alors, ne pas nous prendre nous même en pitié devant un tel spectacle? Personne ne viens fixer nos œillères pour nous empêcher de voir... Nous le faisons nous même...
Je pense alors à ces gamins des banlieues qui s'extasient devant une vache, qui en ont peur même parfois, parce que pour eux une vache ça a la forme d'un steak hache que l'on décongèle.
Et puis, après tant de réflexions, j'ai, enfin, retrouvé la forêt et le fleuve. Après s'être harnachés, nous sommes montés dans les pirogues pour nous rendre sur notre lieu de bivouac. 20 minutes sur l'eau, le soleil qui tapait, l'odeur d'humidité des gilets de sauvetages, les gouttes d'eau qui viennent frapper les visages, le goût d'iode du fleuve. Et puis la forêt... Partout autour de moi, de part et d'autre de l'eau, s'étends la forêt. les palétuvier viennent plonger leurs racines dans l'eau salée du fleuve, comme de gros doigts qui viennent gratter le fond du cours d'eau. Sur ces racines, on peux voir la limite boueuse du niveau maximum que l'eau atteint à marée haute.
Car ici, les fleuves fluctuent en fonction de l'océan. Jusque quasiment 60 km a l'intérieur des terres, le courant des fleuves s'inverse toutes les 6 heures, l'eau est salée, et le niveau monte et descend de plusieurs mètres parfois.
Au milieu des palétuviers, les palmiers s'égayent, emmenant leurs feuilles beaucoup plus hauts. La marée est basse et je peux voir la terre au bord de l'eau... Mais ce n'est pas de la terre. Mais ce n'est pas de l'eau non plus. Pour tous ceux qui n'ont jamais mis les pieds dans la mangrove, je vous conseille de le tester au moins une fois dans votre vie.
Imaginez un enchevêtrement de racines. Entre ces racines de la boue. Si vous avez le malheur de poser le pied sur ce qui vous semble être de la terre, vous vous enfoncez, de parfois plus d'un mètre. A certains endroits on s'enfonce et on ne touche même pas le fond, alors on continue a s'enfoncer, comme des sables mouvants, mais ce n'est pas du sable... La solution est de s'appuyer sur les racines. Mais celle ci ne sont pas horizontales, elle plongent dans la boue et sont particulièrement glissantes, alors il faut chercher, a l'aveugle, les racines qui se trouvent sous la boue, a environ 40 cm de la surface, et comme cela on peut progresser.
Mais il existe une autre alternative. Passer par les hauteurs. La Guyane est très vallonnée, et on peut considérer que sur 100 m de progression, on a 50 m de plat, 25m de montée et 25m de descente. Mais quand je parle de montée et de descente, ce n'est pas la petite pente douce facile a négocier... Aussi étrange que cela puisse paraitre, le sol amazonien est très pauvre et c'est un sol très sec. Aussi, a chaque fois qu'il pleut, le sol est littéralement lessivé, créant ainsi des pentes particulièrement abruptes, fragilisant les sols et entrainant donc la chute de grands arbres. Ce qui implique des chablis gigantesques particulièrement difficiles a traverser et remplis de gentilles bestioles. En effet, les serpents adorent se cacher sous les vieux arbres tombés au sol. Nous avons d'ailleurs tuer notre premier serpent cette semaine. Un Grage grand carreau. Espèce de viperidé particulièrement venimeuse et dangereuse.
Puis nous avons bivouaqué en forêt.
Allongé dans son hamac, le plus impressionnant quand on dort en jungle ce sont les bruits. La jungle vit la nuit. Et la nuit est propice à l'écoute, quand tout le monde se tait et essaye de s'endormir. Étonnamment, le premier son qui nous a fait sursauter ne venait pas de la jungle, mais de la fusée Ariane que nous avons entendu décoller depuis Kourou. Puis la nuit a repris ses droits, et, faisant fi des crissements des pattes d'insectes sur nos bâches ou des piaillements des oiseaux, nous essayons de nous endormir. Puis en plein milieu de la nuit un cri horrible nous réveille. J'ai l'impression qu'on égorge quelqu'un. A mieux écouter, je reconnais vaguement quelque chose, comme un chat en chaleur. Répondant a ces cris, j'entends une autre voix pousser des hurlements affolés.
Puis un long cri rauque de douleur achève la scène.
Nous venons d'assister au combat sonore entre un lynx et un singe, singe dont la nuit s'est écourté de manière tragique.
Pour en avoir discuter avec mes gars le lendemain, j'ai appris que beaucoup avaient eu du mal a se rendormir...
Moi je me suis rendormi comme une masse. Au réveil, après un bon petit déjeuner et après avoir démonté mon bivouac, je m'assois pour regarder la forêt en attendant que mes gars aient terminé.
Les rayons du soleil du matin percent difficilement a travers la canope, la brume leur donne vie et je les vois venir frapper les feuilles, comme les doigts de Dieu venant bénir la jungle. Puis je me retourne pour regarder les impacts de lumière. Les feuilles dansent sous le vent, mêlant le vert sombre et le vert clair, sensation irréelle d'un forêt qui brille, qui danse, qui vit. Puis je regarde au sol et voit les taches de lumières venir éclabousser la terre.
Je sens l'odeur de la forêt, mes yeux sont grands ouverts.
Je me sens bien ici... Entre l'ombre et la lumière.
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